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Clients chiants: La TPE en téléphonie

par Romaric AUBERTIN

publié dans romaric aubertin , Nouvelle

Clients chiants: La TPE en téléphonie

Cette journée semblait si bien commencer, il faisait beau, les oiseaux roucoulaient, il n’y avait pas trop de bouchons ce matin sur la route du travail. Je gagnais le commerce où je travaillais, un magasin avec atelier où nous travaillons à trois : René le patron, et Dorothée la secrétaire qui se charge la plupart du temps de s’informer sur le problème des appareils qu’on nous amène. Nous nous occupons majoritairement de la téléphonie, bien que nous donnions par moments quelques coups de pouce à ceux qui ont des soucis avec d’autres machines électroniques, modernisme oblige, il faut se diversifier ! Je pose mes affaires comme chaque matin dans le local que nous tenons verrouillé afin que personne n’aille y fouiller, puis je lève le rideau de fer. Les premiers clients débarquent quelques minutes plus tard, mais je ne me doutais pas que la journée deviendrait aussi longue. Dressé derrière mon comptoir, aimable et accueillant, voilà que je m’occupe d’une dame plutôt huppée mais dont les teintures ont dû déteindre sur son cerveau.

« Bonjour monsieur.
-Bonjour madame, que puis-je pour vous ?
-Eh bien, vous voyez ce portable ? Il ne marche plus ! Impossible d’appeler ou d’être appelé, il refuse de faire quoi que ce soit. Il est mort alors qu’il est tout neuf !
-Permettez, madame ? Eh ! Dites-moi, il s’allume. Etes-vous sûre que ce n’était pas un bug ?
-Comment avez-vous fait ? Vous êtes magicien !
-Non, madame, c’est juste qu’il y a un bouton d’allumage et d’arrêt se situant ici. Ne me dites pas que vous ne l’aviez jamais mis en route ?
-Mais si, j’y ai bien été obligée ! Mais je ne savais pas que ça pouvait s’éteindre. Encore merci ! Au revoir, monsieur !
-Au revoir, madame ! La prochaine fois, consultez le mode d’emploi ! »


Me retenant de rire, j’accueille mon deuxième client qui est un rustre d’une quarantaine d’année, moustachu, l’œil torve. Il me grommelle ainsi :

« Ce téléphone, là, c’est d’la merde que vous m’avez vendu !
-Excusez-moi, je ne vous comprends pas ?
-Depuis hier que j’essaie de le faire fonctionner, il marche plus ! J’ai juste voulu le personnaliser, c’est vraiment une grosse merde !
-Qu’avez-vous fait ?
-C’est simple, j’ai tout supprimé, pourquoi ? J’en avais marre d’autant d’icônes, ça me faisait chier ! J’étais bien mieux quand y’avait ces bons vieux téléphones.
-Vous avez fait une boulette, il nous faut le remettre d’usine pour qu’il soit à nouveau opérationnel. La prochaine fois, vous éviterez de tout dégager, il y a des logiciels utiles vous savez… »


Et voilà que je ne m’étais pas trompé, j’avais à faire au cas bien lourd qui s’était arrangé pour mettre en panne son appareil, mais je pense que ce n’était pas le pire de la journée. Après avoir mené à bien la restauration du système, je m’occupe de deux-trois bricoles qui me sont demandées, puis je reviens au comptoir. Cette fois, c’est une jeune femme très maquillée en hauts-talons qui vient râler. Elle me balance dessus le téléphone qui finit sa course sur le comptoir, je la regarde médusé. Elle m’agresse verbalement.

« Ouais, ton téléphone c’est de la merde ! A cause de toi je ne peux pas téléphoner, j’ai loupé un rendez-vous, et j’ai la merde sur le dos ! J’peux te dire merci !
-Oh, doucement, calmez-vous ! Quel est le problème de ce portable ?
-Ton putain de smartphone refuse de s’allumer, t’es con ou tu le fais exprès ? Tu vois pas qu’il est éteint, l’écran noir ?
-En plus de ça, il est fissuré maintenant. Tiens, il ne réagit pas ! Bon, je vais voir ça, un instant. »


J’enlève la coque de derrière pour accéder à la batterie, tenant à vérifier si elle était correctement insérée. Constatant que non, je ris nerveusement. La cliente me regarde, visiblement énervée.

« Ouais, qu’est-ce qui y’a du con ? Y’a un truc qui t’fait poiler ? Moi, non ! Tu vas la recevoir ma claque dans ta gueule !
-Retenez-vous bien, car ce n’est pas ma faute si vous ne savez pas correctement placer votre batterie. Tenez, regardez ! Ça marche ! Personne suivante ! »


La demoiselle s’en va, ridiculisée devant tout le monde. Elle me haït mais ne lèvera pas la main sur moi. Je reçois ensuite une dame âgée négligée dont l’odeur me tournait la tête.

« Bonjour monsieur, je comprends pas pourquoi je n’ai pas accès au réseau, j’ai bien fait ce qu’il m’a été demandé pour avoir un accès.
-Bonjour madame, pourriez-vous me dire plus précisément à quel niveau est votre souci ?
-La carte Sim je crois, j’ai bien enfoncé la carte à puce comme demandé, mais ça ne donne rien. »


J’enlève la coque de derrière, retire la batterie, et trouve, logé dans le port de carte Sim, un étrange morceau de carte de fidélité en plastique avec des trucs noirs collés dessus.

« Allons, madame, c’est ça la cause de votre ennui, ça ne peut pas marcher ainsi, il faut une véritable carte Sim avec abonnement.
-Pourtant, les jeunes, ils m’ont dit qu’il fallait que je mette une carte à puce et ça marcherait. Alors, comme vous le voyez, j’ai de petits revenus, donc j’ai réalisé ma propre carte à puce : j’ai découpé un morceau de carte en plastique, puis j’ai collé les puces de Médor dessus ! »


A ces mots, je me débarrasse aussitôt de la cochonnerie que je tenais en main et renvoie la cliente vers Dorothée qui se chargera de la renseigner sur les opérateurs téléphoniques et les forfaits qu’ils octroient, bien que nous ne soyons pas une agence. Vient ensuite le tour d’un vieux perdu.

« Bonjour monsieur.
-Bonjour monsieur, en quoi puis-je vous servir ?
-C’est ce GSM, il ne fonctionne pas bien, je n’entends pas ce qu’on me dit ! Il ne doit pas être mis assez fort ?
-Passez un coup de téléphone, je jugerai de sa qualité sonore. »


Mon client compose un numéro, puis mets son téléphone à son oreille. Me rendant compte qu’il le tient à l’envers, je lui fais remarquer. Confus, il me remercie chaleureusement, à croire que y’en a qui sont vraiment capables d’y tenir n’importe comment ! Dans le même genre, j’ai une mamie qui le tenait dans le bon sens, mais se débrouillait je ne sais comment pour y décaler de sa bouche, alors, forcément, ses interlocuteurs ne comprenaient qu’un mot sur deux ! J’ai mis des heures à lui expliquer que cela provenait de la mauvaise tenue de l’engin, mais comme certains sont durs d’oreille, vous pouvez gaspiller beaucoup de salive afin de leur faire entendre raison !
J’ai également eu un client bègue qui se plaignait qu’on ne le comprenait pas lorsqu’il était en communication téléphonique, je me suis retenu de rire et ai préféré me retrancher dans l’atelier. Comment lui expliquer calmement, sans lui rire au nez, qu’un appareil n’est pas défaillant car il n’existe pas de logiciels qui peuvent corriger son handicap ?

Voilà comment s’est déroulée cette journée de folie, il y a des jours comme ça où vous avez du lourd, il faut faire avec et toujours rester courtois, même si ce n’est pas facile car vous auriez vraiment envie de baffer votre interlocuteur qui vous agresse.



"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

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