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La complainte d'une tronçonneuse

par Romaric AUBERTIN

publié dans romaric aubertin , Nouvelle

La complainte d'une tronçonneuse

Vous êtes-vous déjà servi d’une tronçonneuse ? Sans doute que non, seuls les bûcherons ou les gens se chauffant au bois et possédant un bois peuvent se le permettre, à moins que vous ne deviez abattre un grand arbre dans votre jardin, aussi ridicule ( le jardin, pas l’arbre ! ) soit-il ? Peut-être avez-vous eu le plaisir en vous promenant en nature d’entendre le lancinant vrombissement de cet outil, ô combien utile à celui qui s’en sert. Si votre oreille n’a jamais écouté ce son si particulier, vous ne trouverez pas, j’en suis sûr, le plaisir dans ce qui suit.

Cette nuit-là, le noctambule que je suis été parti pour une promenade décontractante en forêt. Fatigué des harassantes heures passées chez moi, dans mon bureau, devant mon écran, à peaufiner un dessin ( je suis graphiste dans la vie ), j’avais décidé de m’accorder un petit temps de repos et d’aérer mon cerveau en ébullition qui me mendiait de se reposer. En cette belle escapade nocturne, mon audition était tantôt titillée par les hululements de la chouette, tantôt pour les couinements des chauves-souris, rappelant que dans cette atmosphère si calme certains prédateurs chassaient. Je me promenais non inquiété par ces derniers, en effet, j’étais trop gros pour eux ! Jusqu’à ce que doux ronronnement d’un moteur attire mon attention.
Qui pouvait donc bien avoir idée à une heure pareille de débiter des arbres ? Je me dis que la personne devait être aussi dérangée que moi pour être devenu un animal nocturne. Mus par je ne sais quel irrésistible envie de m’approcher de ce bruit qui me plaisait tant, je marchais dans la direction de cette dernière, m’éloignant du chemin habituel, m’enfonçant au milieu des arbres quitte à en perdre mon chemin…

Le rugissement devenait plus proche à chaque pas, signe que je m’approchais du lieu de travail. Rien n’obstruait ma progression, seuls quelques petits animaux passaient devant moi l’air apeuré : je les avais troublés dans la quiétude de leurs activités.
La tronçonneuse que j’entendais sembler comme entamer un chant, ou devrais-je dire une complainte, mêlant des sonorités mélancoliques, des accélérations et des moments plus calmes, des passages faisant penser à une comptine et d’autres à des lamentations de souffrance, un quelconque fou avait-il eu dans l’esprit de jouer d’une tronçonneuse comme d’un instrument de musique ? De plus en plus intrigué, je gagne l’emplacement du concert où je découvre une habitation abandonnée et en partie ruinée, envahie par la nature. Ce coin cette nuit-là était magique, il semblait empli d’une sorte d’aura sacrée qui vous endormait les cordes vocales afin que la beauté de la musique produite par la tronçonneuse soit l’unique son qui raisonne en cet endroit. Cherchant où pouvait donc se situer ce musicien, je m’approchai de la maison et finis par tomber nez à nez avec…

Non, je puis me résoudre à vous le révéler, je suis sûr que vous allez me prendre pour un fou ! Quoi que, enfin tant pis, je n’en ai rien à faire, il faut que ça sorte ! Je n’ai aperçu qu’une tronçonneuse volante qui coupait un tronc posé sur des tréteaux. Je me frottais les yeux, pensant avoir halluciné, mais cet objet était toujours là à effectuer son travail tout en se lamentant. Ne pouvant hurler, je repartis d’un bond non sans violemment pousser par inadvertance la porte contre laquelle je m’étais tenu. Cela eût pour effet d’attirer l’attention de cet outil sur moi et voilà que j’étais à présent poursuivi par une diabolique tronçonneuse qui n’aspirait qu’à me couper en deux ! Ce soir-là, on peut dire que j’ai eu chaud, mais jamais je n’oublierai cette mélodie. Et si un jour l’occasion se représente à moi, quel qu’en soit le danger, je ferai tout pour pouvoir y enregistrer : cette somptueuse musique se doit d’être connue de tous.




"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

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