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La Détresse d'une Enfant placée

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle , Réalisme

La Détresse d'une Enfant placée

On est au bas de l’immeuble, la petite fille que j’emmène me regarde avec ses grands yeux tristes, les larmes sont encore perceptibles. Elle ne braille plus, mais c’est cet épouvantable silence qui en devient d’autant plus terrifiant. Nous sommes devant la voiture, je tente de faire passer le lier en lui serrant sa petite main toute molle appliquée dans la mienne, je lui souris, mais je reste ému de par l’attitude de cette gosse qui, du haut de ses six ans, me montre qu’elle est plus endurante et compréhensive que n’importe quel adulte.
Au moment où j’ouvre la portière pour la faire grimper, sa mère apparaît à la fenêtre du troisième étage, le visage rougi par les pleurs, hurlant sa souffrance et demandant à ce que sa fillette, seule attache qui lui reste sur Terre, lui soit ramenée. Bien malgré moi, je suis contraint de poursuivre la procédure : pauvre mère, elle ne méritait pas ce qu’il lui arrive, mais les temps sont durs, on tombe bien facilement dans le cercle infernal de l’aide-social à l’enfance. Que lui reproche-t-on ? De ne pas avoir de job et être tombée dans la misère ? On l’a licenciée parce que sa société a fait faillite, elle s’est battue pour trouver un travail mal payé en tant que femme de ménage, et voilà qu’elle se fait agresser sur son chemin quotidien. Bilan ? Un bras brisé, une gueule amochée, des commotions cérébrales, et voilà qu’elle entre dans la spirale infernale de la protection de l’enfance pour avoir laissé sa gamine toute seule pendant trois jours qui lui furent nécessaires à régler ses comptes. Etait-ce sa faute ? Toujours est-il que ses agresseurs ont disparu corps et biens, on la soupçonne de meurtre, l’a-t-elle fait ? Et si c’était le cas, avait-elle tort ? Je n’ose m’avancer à ce sujet, on n’est jamais trop prudent de nos jours, tout ce que je puis en dire est que c’est un cas qui méritait réflexion : il y a des liens qu’aucune famille d’accueil ne sera capable d’établir avec cette petite fille, tout simplement car l’attache d’un bambin à ses géniteurs est plus forte que notre opinion.

Le cœur serré, je prends place au volant du véhicule et me dirige jusqu’à mon domicile : c’est moi qui aie la charge de cette gamine jusqu’à ce qu’une famille soit trouvée pour son placement, et quelle lourde responsabilité m’incombe…
Nous sommes à présent arrivés à mon foyer, je lui désigne la chambre où elle pourra dormir, elle ne tarde pas à s’y reclure sans mot dire. La laissant seule, car par moments le réconfort ne peut venir que par soi-même, bien qu’on sache vous et moi que le temps est le seul véritable remède des peines de l’esprit, je range son blouson et en fait tomber un carnet que je ramasse. Un journal intime sans doute, il serait de bon ton que je le feuillette en toute discrétion. J’ouvre alors la première page et m’affaire à son intéressante lecture.




Chère Misty,

Je t’appelle ainsi en hommage à notre chatte qui est morte le mois dernier parce que maman n’avait plus d’argent pour la soigner. Depuis que papa est monté au Ciel, je suis bien triste car plus rien de ce que je connaissais n’est comme avant. Papa me manque beaucoup, mais encore plus à maman je crois, car elle est toujours en train de parler de lui. La seule différence est qu’elle parle parfois avec lui, pourquoi il vient voir maman et pas moi ? Pourquoi il veut pas se montrer quand il parle avec maman ? Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? Je suis bien triste que ma maman soit la seule à avoir de ses nouvelles, et je me sens pas bien quand elle se fâche après lui parce qu’il nous a laissés. Papa, redescend sur Terre, t’es pas un cosmonaute, tu nous manques…

Enfin bon, depuis que papa n’est plus là, le seul à me donner du bonheur est Foufou l’ours tout doux. Quand je suis triste dans mon lit, il sort de mon armoire et m’invite à le rejoindre sous mes draps dans un monde enchanté où la joie règne de partout. Il me prend par la main et me fait voyager dans cet univers coloré où les arbres sont beaux, grands, et tout le temps feuillu ! Il fait toujours beau dans ce monde lumineux où les animaux, même ceux qui d’ordinaires sont méchants, se laissent approcher et caresser. On s’amuse beaucoup dans cet endroit où il y a des plantes à bonbons dont les fruits ne font pas long feu avec les gloutons que nous sommes, et Foufou est d’ailleurs le premier à s’enfiler des kilos de sucreries ! Là-bas, on ne risque jamais d’avoir les dents gâtées, car le gentil dentiste s’est arrangé pour que ces plantes ne nous donnent jamais de carries.
D’autres fois, Foufou m’emmène dans la ville des enfants où je trouve plein de copains et copines de mon âge pour jouer toute la journée, car grâce au gentil Maire qui nous procure des jus survitaminés on n’est jamais fatigués.

J’ai parlé de ma situation à Foufou, il m’a pris entre ses pattes et m’a permis de pleurer, mais il m’a avoué qu’il ne pouvait que me distraire et m’apporter un peu de gaieté, il ne lui était pas permis de faire plus. Il m’a juré de toujours être comme un grand-frère pour moi, et d’être là tout le temps de mon enfance où j’aurai besoin de lui. Je l’adore ! <3 Mais ce que je préfèrerai par-dessus tout, c’est qu’on fasse revenir mon papa. Papa, pourquoi es-tu tout là-haut au milieu des étoiles ?



Cette déchirante lecture me mit la larme à l’œil, l’homme que je suis essaie de ne pas pleurer mais c’est dur quand on se sent impliqué, même si on sait que ce n’est que du travail et qu’on doit en être détaché. Je l’entends manipuler la clenche de la porte de sa chambre, je remets le carnet où je l’ai déposé. Comme je m’en doutais, elle me demande où j’ai rangé son blouson, je lui indique et m’en vais pour la laisser discrètement récupérer son carnet.
La pauvre gosse, elle me fait de la peine, heureusement qu’une famille va prendre le relai, car mes nerfs sont sur le point de flancher.



"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

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