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Marionnettiste

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle , Steampunk

Marionnettiste

Dans un sombre atelier, éclairé seulement par une ampoule à filament installée au-dessus d’un établi bondé, travaille un étrange individu, monocle grossissant sur l’œil, pris d’affection pour des figurines humanoïdes faites de bois et de tissu. Ses créations naissent du pur fruit de son génie, à partir de rien il fabrique des personnages mystérieux et attachants. Vrrrrr, bam, ric, rac ! Ses instruments virevoltent et s’abattent sur les matériaux pour ériger ses remarquables créations artisanales ô combien uniques. Pas une ne sera identique à l’autre, et même s’il le désirait, il ne pourrait les reproduire à l’identique, car un bien manufacturé ne sera jamais deux fois pareil.
Dans la torpeur de son travail, il n’a besoin d’aucune substance pour tenir éveillé, seule son excitation et sa recherche de perfection lui suffisent. Peignant ses marionnettes dans leur moindre détail, ce passionné leur voue un culte pour lequel il a donné sa vie. Sorcellerie ou nouvelle science ? Marionnettes ou robots ? Passé ou avenir ? Dieu me préserve de fonder quelconque jugement sur cet homme et son art, car qui sait quel châtiment cet artisan m’incomberait si je m’égarais à son sujet ?

Voilà que notre personnage, après avoir accompli sa tâche, pend ses nouvelles créations à des fils d’étendage, attendant qu’elles sèchent. Pendant ce temps, il décroche celles qui sont terminées et change de pièce. Au passage, il touche du pied quelque chose : c’est une tête de marionnette qu’il a failli écraser ! La ramassant, il marmonne ceci :
-Antonio, je t’avais dit de ne pas traîner sur le sol, tu n’en fais vraiment qu’à ta tête ! J’ai failli te marcher dessus mon pauvre petiot, qu’en serait-il advenu de toi ? Et puis, ne sais-tu pas que tu ne devrais pas être dans les parages ? Sacré têtu que tu es !

Espère-t-il une réponse d’un être au cœur de bois ? Contre toute attente, oui ! A croire que notre bonhomme est ventriloque ! Et c’est d’une voix enfantine mais caverneuse que la marionnette lui répond :
-Pardon, pardon, je ne le ferai plus, promis ! Merci, merci maître d’avoir épargné ma tête.

Il prend dans ses bras cet objet inanimé tel un poupon et l’amène dans une pièce où seul lui a le droit de pénétrer. S’assurant de la bonne fermeture de la salle, il vaque à son occupation précédente. Dans cette autre pièce, maillon de la fabrication de ces êtres, il leur donne la capacité de se mouvoir.
Quel est donc cet homme, ce créateur qui sans être une femme insuffle la vie à ces enfants qui ne sortent même pas de son sein ? Quelle abomination, quelle atrocité de constater telle erreur permise par dame nature ! Quel monstre la création peut-elle donc bien être pour autoriser telle dérive ? C’est alors qu’après ce rituel, hérité de traditions ancestrales, notre marionnettiste se rend dans la pièce interdite pour y ranger ses nouveaux nés au côté des anciens qui trônent sur des étagères pour les plus aboutis, les plus précieux, ou pendus à des fils pour les marionnettes plus communes. Fin prêtes à servir leur maître, elles ne resteront plus qu’à être éduquées pour ne pas faire un faux pas, et c’est sur cette dernière révélation que nous nous retirons doucement de cet atelier situé au sous-sol d’une habitation urbaine.




"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

 

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