Matelots, Port et Taverne
Je hais fréquenter ces quartiers puant la marée, mais pour mener à bien mon projet, je n’ai d’autre choix. Il me faut me présenter en personne sur le port, non loin de ces quais empestés de marins assoiffés qui n’ont pour distraction que moult facéties plus stupide ou grivoise les unes que les autres. Etant donné que je suis allergique à la puanteur qui se répand dans ces basses ruelles, le mouchoir que je porte autour de mon nez les pousse à la moquerie sur ma personne : ah, si ces idiots savaient seulement qui je suis ! Mais pour eux, je ne suis rien qu’un richard qui fout ses grolles là où il ne devrait. Diantre, je ne vais pas tarder à être dépouillé s’ils me dévisagent tous de la même manière : aurai-je dû m’habiller comme tous ces gueux pour passer inaperçu au milieu d’eux ? Je constate que j’ai bien eu tort de ne pas m’accoutumer à leurs accoutrements, mais parbleu, je suis un homme influent, il serait bien fâcheux qu’une connaissance plutôt haut placée me reconnaisse vêtu comme ces mendiants qui croupissent sur ces bateaux de transports, au bal incessant, fonctionnant encore, pour la majorité, à voile car la révolution technologique n’en est qu’à ses débuts.
Mais voilà que je n’ai guère besoin de demeurer dans cet état d’emportement plus longtemps, je viens de gagner une taverne où je devrais recruter la piétaille qu’il me faut. Je pousse la porte derrière laquelle s’effondre un marin aviné que j’ai malencontreusement assommé. Ce bon à rien n’avait que ça à faire, à traîner près de l’entrée ? Je me dirige vers le comptoir sans me soucier de ce bonhomme, ayant d’autres chats à fouetter que de panser un matelot ayant bu sa paie. Je commande une bière au tavernier qui me regarde en coin, l’œil acéré, sa moustache grisonnante se rehaussant comme s’il s’apprêtait à me faire un coup fourré : je pressens que la note risque d’être salée ! Pendant qu’il est affairé à faire mousser ma choppe, je m’informe sur ces gens que je n’ai guère coutume de côtoyer : quelle bande de mécréants ! Par ici des musiciens qui tentent d’animer la taverne d’une manière plus douce que par les hurlements de cette braillarde assemblée qui vient à terre pour se ressourcer en assouvissant dans ce lieu ses plus basses pensées.
Et voilà que j’te tire d’la femme de petite vertu en plein sur une table, sous le nez des copains, tandis qu’un autre la pelote ! Et voilà que j’t’avale cul sec le contenu d’un boc et fais de même sur le suivant ! Et voilà que j’me cogne avec un inconnu pour un banal prétexte ! Et voilà que ça joue à des jeux d’argent en trichant, sans compter les idiots paris où il faut reproduire une séquence, le plus rapidement possible, en tapant la pointe d’une lame de couteau entre ses doigts écartés. Je vous jure, il faut de tout pour faire un monde, mais là ça frise l’insupportable. En parlant de ça, le coco que j’ai involontairement malmené s’en vint vers moi, le pif ensanglanté, beuglant à qui veut l’entendre : -Eh toi, l’perroquet, j’vais t’casser la gueule pour mon nez !
Je n’ai pas envie de me bagarrer, mais j’y suis forcé par ce macaque rotant l’alcool. Je n’ai même pas besoin de le toucher qu’il s’écrase, une nouvelle fois K.O, la tête contre le comptoir. Ce choc produisit un effet inattendu : les matelots se liguèrent tous contre moi, persuadés que j’avais agressé l’un des leurs, et, comme un homme de ma lignée n’était pas le bienvenu dans ce lieu malfamé, je me fais rosser de tout côté jusqu’à sombrer dans l’inconscience.
Réveillé brutalement au petit matin d’un seau d’eau par le tenancier de l’échoppe, je n’ai ni ma bourse, ni mes papiers, encore moins d’équipage ou de vêtements : ces ordures m’ont laissé en caleçon ! Jeté à coups de pied au séant, je remarque sur les quais que ces enfoirés ont même coulé mon navire : quelle bourde n’avais-je pas commise en gardant des papiers confidentiels sur ma personne ! Cela me prouve une fois de plus que la science aura beau progresser, les mentalités, elles, resteront à jamais ancrer dans le tréfonds des individus ou bien mettra plus de temps à avancer.
Je le répète donc sans en avoir quelconque regret : je hais ces quartiers !
"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."
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