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Merde alors !

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle , Thème hebdomadaire

Merde alors !

Directeur d’école primaire, quoi de plus reposant ? A première vue, c’est ce que pense tous les naïfs qui croient que je glande à cent sous de l’heure, me prenant une secrétaire qui s’occupe plus de mon intimité et mon petit confort que des rendez-vous et papiers qu’elle a à traiter pour moi ( d’accord, je serai un menteur si je n’avouais pas qu’elle me rend quelques menus services qu’on qualifierait d’extras… ), gueulant à tout bout de champ dans l’éducation nationale pour se faire octroyer plus de fric, moins de travail, plus d’expériences sur les élèves que nous recevons, tout en vivant sur le dos de l’état grâce au logement de fonction et autres avantages du poste… Vous êtes bien loin de la réalité si vous croyez toutes ces stupidités ! La vie de directeur est un véritable enfer ! Je suis forcé d’accueillir tous les quatre matins ces petits cons malpolies qui m’excèdent au plus haut point, que j’aimerai bien talocher à tour de bras, punir d’une manière forte et radicale qui les empêche à jamais de réitérer leurs méfaits, mais surtout de corriger leurs parents qui ne savent pas les tenir ! Cependant, les législations en vigueur dans notre pays nous interdisent formellement d’agir de la sorte, je dois donc ronger mon frein et accueillir ces petites crapules au sein de mon bureau pour les entendre, les punir comme il m’est permis, et surtout recevoir leurs géniteurs souvent énervés qui non seulement me postillonnent dessus mais en plus me secouent comme un prunier parce que j’ai osé frustrer leur marmaille ! Ça ne m’empêche pas quand même pas de remplir mon rôle à merveille, et je ne suis pas peu fier d’en avoir redressé plus d’un !
Considéré comme le vieux con de service, ces petites fripouilles m’ont joué un sale tour dont je me souviendrais toujours, j’en suis traumatisé à vie…

Mon dernier vendredi soir de fonction ( je parle d’avant que je sois mis en maladie à cause de ce qui m’est arrivé ), alors que je me rendais aux toilettes pour vider ma vessie, je m’enferme comme tout être censé. Me débraguettant, je distingue des rires étouffés autour de moi... Encore des p’tits cochons qui jouent à touche-pipi aux WC ! Pensant les prendre la main dans le sac, je coupe l’arrosage et me rebraguette vite, ne m’essuyant pas et ne tirant même pas la chasse. Je cherche à sortir du cabinet, mais la porte semble coincée, la serrure ne fonctionne plus ! Des éclats de rire s’entendent dans les sanitaires, ces marmots se servent d’un outil à t’extérieur et défont la poignée et certaines fonctions de la serrure qui me restent dans les mains, m’empêchant totalement de remédier à son problème !
Vert de rage, je cogne contre la porte, menaçant ces garnements d’expulsion s’ils refusent de m’aider, mais comme il m’est impossible de distinguer leur tête car ils portent des masques de super héros ( j’avais une légère vision suite aux « travaux » qu’ils ont effectué ), me voilà enfermé dans les WC sans connaître l’identité de mes agresseurs.
Je récrimine après eux, leur exigeant d’ouvrir la peine, mais peine perdue, je suis à leur merci ! J’appelle à l’aide pendant que ces vilaines fripouilles entonnent une ronde juste devant ma porte, chantant à tue-tête : « Ce porc de directeur, est un vieux loup piégé ! Qu’il tremble de peur, notre vengeance a sonné ! On n’est jamais à l’heure, son week-end ici sera passé ! C’est un menteur, car sa femme il ne cesse de tromper ! »
C’est une véritable mutinerie qui est montée contre moi, à croire que même le personnel s’est ligué à mon encontre. Qui pouvait bien être au courant de ces choses-là ? Je veux bien qu’il y ait les parents d’élève, mais je suis sûr qu’un de mes employés est dans le coup !

-Qu’est-ce qui se passe les enfants ? Vous faites quoi ici ? Allez ouste, filez ! Il est temps de rentrer chez vous. Leur ordonne-t-il.
-Oh non, on s’amusait si bien ici ! Répondent en cœur les enfants.
Tentant le tout pour le tout, j’hurle :
-Pierre ! Pierre ! Je t’en supplie, arrête-les et délivre-moi ! Ces p’tits délinquants m’ont enfermé. Pierre, tu m’entends ? Bon sang, mais réponds enfin !
S'en suivit le bruit d'une cavalcade, ce bougre n’a pas dû m’entendre, il traîne toujours avec ses trop gros écouteurs sur les oreilles, faudrait vraiment que je les lui supprime. Me voilà donc seul, lumière éteinte par les mutins qui me plongèrent dans le noir. Il ne me reste donc plus qu’une solution : passer un coup de fil à mon épouse. Je sors mon portable, ça éclaire un peu la zone, mais un nouveau bruit m’intrigue : j’entends quelque chose grimper aux murs. Intrigué, je balaie la zone avec le peu de lumière que j’obtiens, et je vois une paire d’yeux qui luit dans le noir. Avant que je n’aie le temps de dire ouf, je me ramasse un puissant coup de balai sur les doigts. Lâchant le téléphone sous la douleur, ils se susurrent :

-Son téléphone, vite ! Faut le récupérer !
-J’y suis presque, encore un p’tit effort. Attention, il va le reprendre !
-Pas question, un bon coup de pied et il est éjecté là-bas ! Alors, c’est qui les plus malins m’sieur l’directeur ? C’est nous !


J’assiste en direct à la mort de mon téléphone qui dans un premier temps est ouvert, carte sim arrachée et rompue en deux, puis au bris de l’écran et au plongeon de ce dernier dans le réservoir d’une chasse d’eau. Lorsqu’il m’est rendu, ils éclairèrent la zone avec une torche pour me montrer que mon moyen de secours est réduit à néant, et en effet, l’écran est complètement explosé. Le liquide intérieur s’est d’ailleurs répandu dans les composants et mélangé avec l’eau, il est complètement hors-circuit. Me recroquevillant dans un coin, je saisis ma tête dans mes mains pour réfléchir, lorsque tout à coup je me sens piqué par des pointes de compas : ces petites chimères me torturent ! Je bouge d’un coup à l’autre, tentant d’éviter leurs aiguilles, mais ils me percent la peau car ils sont disposés en cercle autour de mon cabinet. Lorsqu’ils arrêtent, il me semble les entendre sortir, j’en profite alors pour tenter de m’évader en passant de force par le bas : ce fut l’erreur de ma vie. Me retrouvant coincé sous la porte, je fus incapable de sortir ou revenir dans mon WC, et c’est là que la situation empira. Ces chères têtes blondes n’étaient parties pour guère longtemps, elles revinrent plus nombreuses : jouissant de me trouver dans une posture on ne peut plus délicate, telle une torture placée sur le dos, ils me passèrent à tabac, et je restai ainsi sur le carreau jusqu’au lundi suivant, des photos de ma petite famille sous les yeux ( fauchées dans mon bureau ) mêlées à celles de mes parties de jambe en l’air avec la secrétaire ( clichés pris en douce, sans doute par mes félons subordonnés qui n’apprécient guère que je les remette à leur place ! ). Ils vont tout dévoiler à ma femme, je suis fini…

Je fus donc délivré le lundi matin. Transporté aux urgences, j’appris à mon réveil que non seulement j’étais fracturé et recousu d’un peu partout, mais en plus de ça j’avais une procédure de divorce entamée. Ma vie familiale était ruinée, stressé par ce que je venais de vivre je me fis placer en maladie et décide aujourd’hui, par le biais de cette histoire que je vous conte, de vous présenter ma démission.

Si lorsqu’on effectue correctement son travail, on se fait rouer de coups par les écoliers avec la complicité du personnel, je n’ai chose à dire : merde alors !




"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

 

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