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Tchernobyl 2020 (Partie 1)

par Romaric AUBERTIN

publié dans romaric aubertin , Nouvelle

Tchernobyl 2020 (Partie 1)

Un peu plus de trente-cinq ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, ce sujet sensible fait encore beaucoup couler d’encre et attire de nombreux curieux. Depuis janvier deux-mille-onze, le Ministère Ukrainien des Situations d’Urgence autorise les touristes à visiter les installations ayant subies la catastrophe. Etait-ce une bonne idée que de permettre aux gens de fouler un sol contaminé par les radiations nucléaires ? Je ne sais, après tout nous ne sommes pas encore assez expérimentés sur le sujet pour en connaître les conséquences, étant donné qu’on négligea la recherche sur cette énergie puissante mais dangereuse à la fois… Enfin, qu’est-ce qui n’est pas sans danger me diriez-vous ? Après tout, quand on désire maîtriser une nouvelle technologie, il faut savoir s’en donner les moyens, ce que la grande majorité voire la quasi-totalité des gouvernements a toujours négligé. On ne peut malheureusement pas refaire le passé, ni remplacer la cervelle de l’homme insensé, on est donc forcé de vivre dans ce monde mal géré. Mais qui suis-je pour ainsi descendre en flèche vos nations que vous aduliez encore il n’y a ne serait-ce que quelques secondes avant de douter d’elles une fois mes pensées lues ? Je suis contraint de me présenter : je m’appelle Eric Lefouch, médecin chargé de soigner les effets néfastes des radiations atomiques sur l’homme. Tchernobyl n’était pas mon lieu de travail, j’étais juste venu en Ukraine pour participer à une mission humanitaire que nous proposait la France. Pourquoi ce pays d’Europe de l’Est avait fait appel à nos services ? Tout simplement car ses dirigeants se plaignaient d’étranges phénomènes entrainant d’invraisemblables mutations au sein des équipes de décontamination présentes sur le site du drame. Bien, pour s’occuper de leur merde, ces gens-là sont forts pour appeler la cavalerie à la rescousse, mais il aurait mieux valu penser avant à prendre certaines mesures pour éviter que nous traitions leurs erreurs ! Bien que haineux envers l’attitude de leurs dirigeants, je me disais que les ouvriers n’étaient pas responsables de leurs sottises, que c’était donc de mon devoir de tout faire pour les guérir, car j’étais et suis toujours l’un des rares à avoir les connaissances appropriées. Voilà l’histoire de la signature du contrat qui m’a lié à ce merdier, mais j’étais loin de me douter que ce serait pire que ce que j’imaginais.

Lors de notre arrivée au grand hôpital de la Capitale, nous fûmes accueillis en grandes pompes par le Ministère de la Santé et le corps médical de l’établissement. Pour eux, nous étions des héros, pour nous, nous étions seulement de modestes chercheurs qui allons procéder à toute une batterie de tests pour mettre au point des traitements, et comme le temps nous manquait, nous y injecterons directement sur nos cobayes humains. De toute façon, morts pour morts, ils ont tous accepté la clause de décharge de nos responsabilités. Parfait, nous pourrons commencer au plus tôt. A peine avions-nous eu le temps de prendre quartier que nous étions déjà appelés pour converser autour d’un dîner, moment au cours duquel on nous parla en petit comité de détails forts inquiétants. Il faut bien se dire que pendant une telle entrevue, l’appétit diminue et finit même par être coupé, et c’est sans entamer le dessert que nous nous retirons pour constater de visu l’étendue des dégâts. On nous emmena dans les sous-sols, à un endroit spécialement bâti pour recevoir d’atypiques patients. Nos hôtes déverrouillèrent les portes sécurisées en prenant soin de vérifier que nous étions tous passés, car nous n’avions pas encore les badges nous permettant de déambuler librement au sein du complexe. Arrivés à un sas où nous dûmes enfiler des combinaisons antiradiations, nous étions au cœur même de toutes ces installations. C’était tout un ensemble de longs couloirs, de salles de recherches et d’autres pièces dont nous aurons l’utilité. Lorsque nous découvrîmes les patients, parqués dans une rangée spécifique, nous étions surpris de constater qu’ils étaient retenus dans des sortes de cellules carcérales bien isolées.
Plus hardis que mes collègues, je m’approchais d’une vitre en plexiglas. Du quadruple vitrage ! On ne lésinait pas sur les moyens ici… Le patient, un trentenaire que j’apercevais de dos, s’avancer vers moi à reculons. Je m’interrogeais sur sa façon de se déplacer, plutôt très habile et précise pour quelqu’un ainsi tourné. Il vint jusqu’à moi et était à quelques centimètres de la vitre, je posais ma main droite gantée contre le plexiglas pour le rassurer et lui montrer que nous étions là, à ma grande stupeur il fît de même, cherchant avec sa main gauche à reproduire la même pause contre la mienne, bien qu’on ne puisse pas se toucher. Je sentis comme de la chaleur s’échanger entre nous deux, était-ce possible ? Nous étions pourtant séparés par une large barrière ! Peut-être était-ce le fruit de mon imagination, l’esprit humain est capable de bon nombre d’hallucinations, surtout lorsqu’il se sent transporté par ses sentiments. Fort ému, une larme coula de mon œil gauche jusqu’à mes lèvres, car je me disais que ça allait être l’une des nombreuses victimes de ce vieil accident. Je contemplais ses cheveux et la maigreur de son corps, on eût dit qu’il n’avait que la peau sur les os ! Cet homme semblait amical, dommage qu’on dusse le traiter en rat de laboratoire. Mais mon opinion changea radicalement lorsque l’individu ouvrit d’un coup sa chevelure : il arborait un visage complètement changé, déformé : absence de nez, bouche sans lèvres fortement élargie dont on apercevait de blanches dents pointues et innombrables comme dans une mâchoire de requin, des yeux de reptiles qui devaient certainement parfaitement voir la nuit mais semblaient aveuglés par la luminosité ambiante étant donné que l’individu était dépourvu de paupières. Absence de pilosité sur la face, hormis les trop longues oreilles velues au possible. Un son partit de son ventre et sortit de sa gorge, la créature humanoïde paraissait énervée de notre présence, on eût dit qu’elle m’aurait bouffé si elle l’avait pu ! Terrorisé, je reculai de trois bons pas et demeurai absent durant quelques secondes. Les responsables du centre s’approchèrent de moi et l’un d’eux alla au panneau de commande, employant je ne sais quels procédés pour calmer la bête qui fuyait au fond de sa cellule les mains sur les tempes.

-Votre premier contact n’a pas été des plus amicales, n’est-ce pas ? Me demanda le Ministre de la Santé.
-Ce ne sont plus des hommes, ce sont des monstres. Des monstres, oui, des monstres ! Répondis-je en boucle, choqué par cette expérience.
-Reprenez vos esprits, vous êtes en sécurité ici ! Et puis, n’êtes-vous pas là pour trouver un remède à leurs maux ? Vous en verrez d’autres vous savez, si vous n’avez pas le cœur bien accroché, vous ne vivrez pas vieux ! M’informait-il, je tentais alors de glisser subtilement car je ne désirais pas rester une seconde de plus dans cette folle mission.
-J’en suis désolé, mais je crains que cela ne soit trop me demander. J’ai un mauvais muscle cardiaque, le saviez-vous ? Mon interlocuteur ouvrit des grands yeux avant de me dire d’une voix ferme.
-Vous nous quittez ? C’est fort vexant, soit, il y a une poubelle à sortir ! Comprenant la portée de ses mots, constatant que deux gorilles armés s’avançaient vers moi pour m’entraîner dans je ne sais quel lieu de mort, je me ravisais.
-C’était une blague vous savez, rien de plus détendant que de plaisanter pour déstresser ! Ne vous en faites pas, je compte bien rondement mener ma tâche !

Visiblement satisfait, le Ministre de la Santé me prit dans ses bras en me tapant dans le dos et en riant à gorge déployée. J’étais sauf, mais ça n’avait tenu qu’à un cheveu. J’avais cerné à ce moment-là que j’étais plus ou moins prisonnier de ce programme humanitaire, quelles folies allais-je croiser ?




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