Le Clown Geronimo
Geronimo était un clown vêtu d’un fabuleux costume bouffant bariolé, aux couleurs vives, de longs cheveux rouges, le teint blanc, un chapeau pointu rose et jaune sur la tête. Chevauchant fièrement Coquinette, sa monture sur laquelle il posait un tapis afin dans les mêmes tons que son chapeau, d’un inestimable confort pour son séant, il passait tard le soir dans les sombres ruelles de la vieille ville. Les rues étaient désertes, les lampadaires éteints, l’intérieur des bâtiments n’était pas éclairé, on n’entendait aucun bruit. Mais lorsque Geronimo arrivait, les volets fermés s’ouvraient à son passage, les lumières de la ville se rallumaient pour le féliciter, de joyeux éclats de rire provenant des demeures endormies s’entendaient, la vie revenait dans ces quartiers paraissant abandonnés.
Curieusement, on ne voyait personne aux fenêtres ou aux balcons, toute cette joie retombait comme un soufflet dès lors que Geronimo était trop éloigné des habitations qui s’étaient animées, l’éclairage municipal et domestique s’arrêtant afin de permettre à ces résidences de retrouver leur obscur repos.
Geronimo, lui, arpentait les rues en souriant d’une manière bonne enfant, il semblait satisfait par l’œuvre qu’il accomplissait, bien que la présence de son public ne soit perceptible que par les sons qu’ils émettaient. Il ne percevait aucun rire d’adulte, mais il savait qu’ils étaient là, malgré leur mutisme, il les ressentait. Sa monture marchait au pas à travers les rues fantômes de la ville, Geronimo n’était nullement affecté par l’allure générale des lieux ou l’ambiance de l’endroit où il se trouvait, il se sentait ici comme chez lui. Comment Geronimo pouvait-il être si paisible ? La question ne se posait pas, il était né en cet endroit, il était natif de cette cité, ces vieilles pierres étaient autant de souvenirs pour lui. Ces rues n’étaient pas des rues, c’étaient des allées où il faisait bon d’errer en se remémorant le passé, en amusant la jeunesse, enflammant la vieillesse, apaisant les âmes pleines de rudesse.
Geronimo était connu de tous, ce clown rigolo divertissait le quartier, même lorsque ce dernier fût transformé en ghetto. Devant un numéro, cela n’avait point ôté à Geronimo sa bonne humeur légendaire, et il continuait à distraire ses tristes compagnons en ces jours sombres. Il avait survécu aux horreurs infligées à ses pairs, mais eux avaient péri. Ils étaient restés à jamais en ces terres que tous délaissèrent. Mais Geronimo ne les avait point oubliés, il s’était promis de toujours les aider à ne plus pleurer, il se forçait donc de revenir chaque semaine en ces quartiers interdits, quartiers de la honte, quartiers de souffrance, couloir de la mort d’un régime despotique qui s’acharnait sur des ethnies.
Il s’arrêtait, comme à son habitude, sur la grand place en plein milieu du ghetto. Il revêtait sa kippa, priant longuement pour le salut des défunts. Tant de colère en ces murs, car tant de vies brisées, d’espoir envolé, de rêves volatilisés, de force anéantie…
Ce soir-là, plus particulièrement que les autres, ses anciens compatriotes se sont joints à lui pour prier ensemble avec lui. Tous étaient silencieux, mais il voyait dans leurs yeux qu’ils appréciaient fortement le devoir de mémoire et d’apaisement des morts qu’il accomplissait. Unis, ils récitèrent les prières apprises de leurs pères, ces rites se transmettant de génération en génération sans ne jamais s’interrompre. A la fin de cette étrange cérémonie, Geronimo était tellement touché qu’il laissa couler une larme qui glissa le long de sa joue, atteignant son menton, tombant au sol. Les fantômes disparurent, le petit matin se leva, Geronimo sortit des ruines l’esprit chamboulé.
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