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Miroir des âmes

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle

Un matin que j’étais présent aux enchères, je dénichai une bonne vieille antiquité sortant tout droit d’un château dont le seul nom suffit à faire trembler de peur les amateurs, mais frémir de plaisir les passionnés d’ésotérisme. En pur sceptique incrédule, je souris de l’importance qu’on accordait à cet objet de la vie quotidienne. Certes, c’était un miroir à proverbe, comme on en aperçoit rarement maintenant, mais hormis cette particularité, le prix auquel l’enchère débutait était un peu trop élevé.
C’est avec un pincement au cœur que je fus le premier à enchérir, je n’étais guère décidé à laisser s’envoler cette pièce que je souhaitais acquérir parce qu’elle m’avait conquis dès le premier regard. En affaire, c’est comme en amour, si vous avez un coup de cœur pour quelque chose, ne laissez pas filer l’occasion, vous le regretteriez !
Manque de chance pour moi, mon compte-bancaire pleura à chaudes larmes : une flopée de fous crédules voulaient s’approprier ce miroir, il était considéré par les commissaires-priseurs comme le bien le plus précieux vendu en cette journée. Cette enchère avait été fort relayée auprès de tous les adeptes du paranormal, ce ne fut mon aubaine de désirer à tout prix posséder ce bien. La punition de mon obstination fut la suivante : je m’en suis tiré avec une jolie note salée à six zéros derrière le premier chiffre.
Je tiquai de mon caprice, ma rage se porta de la manière suivante : je pestai après tous ces hurluberlus analphabètes qui ne savaient jurer que par les esprits. Ces dégénérés ont d’ailleurs tenté de me racheter mon bien, pire ! L’un d’eux a carrément tenté de le chouraver, mais c’était sans compter sur mes réflexes de serpent qui le propulsèrent à terre en moins de deux ! Jetant un froid au milieu de ces énergumènes, on m’oublia et je pus regagner mon véhicule sans le moindre accrochage, me méfiant tout de même de ne pas être agressé dans le parking souterrain.

En franchissant le perron de mon domicile, un manoir à trois étages, mon épouse m’accueillit, étonnée de me voir ramener un vieux mobilier.

-Charles, je pensais que tu ne devais plus amener ce genre de choses au sein de notre demeure ? Tu sais bien que nous avons déjà ce qu’il nous faut ! Pourquoi n’as-tu pas agrandi tes collections ?
-Lucile, écoute-moi attentivement : ce miroir est particulier vois-tu ? Constate-le par toi-même : c’est un miroir parlant.
-Que me chantes-tu là ? Tu ne serais pas allé boire dis-moi ?
-Je suis sobre, suis-je un soulon pour que tu me soupçonnes ?
-On n’est jamais trop prudente avec toi.
-Tu es vexante mon amour, mais viens-là plutôt que de dire des bêtises !
-Eh, grand fou, pas si vite enfin ! Tu es bien pressé.
-Et j’ai hâte d’essayer ce nouveau bijou ! Imagine à quel point tu seras sublime lorsque je te contemplerai dedans durant nos ébats !
-Tu comptes vraiment le placer dans notre chambre ? J’y suis un brin opposée, je n’aime guère constater une silhouette humaine dans la pénombre le soir.
-Allons donc, ce ne sera que notre reflet mon amour, et puis je pourrai avoir un visuel de tous les côtés de ton corps.
-Tu ne penses qu’à toi décidément !
-Je suis un passionné, est-ce un crime ?
-Non, du moment que c’est moi ta plus grande passion.


Mon stratagème pour la rendre câline a fonctionné comme à sa bonne habitude, soit, nous montons jusqu’à notre couche, le miroir sous le bras. Pendant que ma femme se déshabillait, j’accrochais au mur mon précieux trésor avant de rejoindre mon épouse qui m’attendait en sous-vêtements sexy.
Les préliminaires passés, nous adoptions une position qui me permît de la contempler sous toutes les coutures, et voilà que je retins mon souffle en constatant tout à coup une horrible vision dans le miroir : nos images se transformèrent en deux horribles momies démoniaques. Troublé, les muscles tendus, crispé sur mon lit, Lucile me demanda ce qui n’allait pas, s’inquiétant que cela vienne d’elle, avant de tourner la tête. Son cri fut déchirant, ses mouvements de panique me firent regretter notre partie de jambe en l’air avec ce nouvel achat. Je n’attendis guère pour ôter ce bien, l’exploser sur le sol et l’amener à la décharge.

Le lendemain, après nous être remis de nos émotions, j’appelai tout de même la boîte d’enchères. On me passa le commissaire-priseur qui avait été affecté par le service pour s’occuper de ce mobilier. Il m’expliqua que ce miroir était, d’après les rumeurs, capable de lire en nos âmes et nous montrer notre vraie face, l’identité du cœur comme il se sied à dire. Exaspéré car me sentant insultant suite à la vision que j’en ai eue, je lui raccroche au nez et me préoccupe de mes petites affaires quotidiennes, cette mésaventure ne restant que gravée dans mes annales pour en avoir une trace.

Charles Desterres

 

 

"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

 

 

 

 

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