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SOS Plombier

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle , Thème hebdomadaire

Minuit, un coup de téléphone sur mon numéro personnel, je décroche aussitôt : ce doit être une urgence !

-Allô, Entreprise Fausse Sceptique à votre écoute ?
-Allô, je vous appelle car j’ai un gros problème de tuyauterie dans ma maison : plus rien ne fonctionne, tout est mort, aucun moyen d’obtenir de l’eau !
La cliente semble affolée au bout du fil, je me dois d’ailleurs d’être attentif pour la comprendre car sa voix me semble lointaine, elle semble employer un vieux téléphone fixe, étrange pour quelqu’un d’une trentaine d’année à l’intonation. Je tente de la rassurer et d’y voir plus clair, j’ai la tête dans le cul lorsque je suis réveillé en sursaut.
-Comment ça ? Vous êtes sûr que vous n’êtes pas en coupure d’eau particulière suite à un impayée, ou sectorielle due à une panne sur le réseau ?
-Nous payons toujours nos factures rubis sur l’ongle, c’est impossible qu’on nous coupe sans aucune raison !
-Où habitez-vous, que je contrôle votre quartier ?
-Numéro 3, impasse des Cancrelats.
-Patientez quelques instants, je vérifie l’état du réseau. Il est opérationnel, alors ne bougez pas, je me déplace. Ne touchez à rien en m’attendant !


On me raccroche au nez sans même me remercier. J’embrasse tendrement ma femme qui vient d’être dérangée par le bruit et la lumière, je lui fais part de mon départ pour une affaire urgente, elle me souhaite bon courage et espère que je rentrerai assez tôt pour qu’elle finisse sa nuit dans mes bras. Je lui ai déjà cent fois expliqué que c’était les aléas du métier, mais c’est peine perdue. Je m’équipe en hâte et m’empresse de rejoindre le domicile de ma cliente.

Après une bonne demi-heure de route, je pénètre dans le sombre quartier résidentiel campagnard : on dirait que cette partie du petit village où réside la cliente semble inoccupé. Je ne me laisse guère impressionner, me range comme je le peux, quittant mon véhicule en restant sur mes gardes, et me présente au vieux portillon d’entrée tout rouillé. Chassant les toiles d’araignées, j’appuie sur le bouton de l’interphone qui date de mathusalem. Personne ne répond, je récidive : cette fois, on décroche. Je me présente :
-Bonjour, c’est l’entreprise Fausse Sceptique que vous aviez appelé tout à l’heure.
-Poussez le portillon, cognez trois coups à la porte, attendez qu’elle s’ouvre pour entrer…

La voix féminine qui m’a répondu semblait subitement plus mûre, elle était froide, sèche, j’entendais un curieux souffle et une sorte d’écho en fond sonore, et pour ajouter au sinistre de cet accueil, le jardin dans lequel je pénètre est à l’abandon, les herbes folles poussant de partout, les encadrements des fenêtres pourrissant et étant verts de mousse, ces curieuses personnes avaient-elles de quoi régler mon intervention ?
Me souciant du paiement, je toque quand même à la porte qui s’entrouvre lentement en grinçant affreusement sur ses gonds rouillés, non, ces gens n’entretiennent vraisemblablement pas leur gîte ! A présent dans le vestibule de la maison, un couloir en face de moi, sur la droite de celui-ci un escalier qui monte à l’étage, une porte à ma droite semblant fermée à clef, sur ma gauche j’aperçois une porte ouverte qui donne sur un salon où des meubles sont recouverts de draps blancs, tout du moins je ne peux distinguer cela que grâce aux quelques rayons de lune qui pénètrent par l’intermédiaire des fentes des volets. La maison sent le rance, le renfermé, le moisi, la poussière est omniprésente d’après ce que je parvins à scruter par l’intermédiaire du faible faisceau lumineux permis par l’ampoule pendante qui éclaire l’escalier. J’ose émettre un timide :
-Il y a quelqu’un ? C’est le plombier ! Ce par quoi on me répond.
-A l’étage, la salle de bain, première porte à gauche. Faites votre travail.


Bigre, la politesse n’était pas le fort de cette dame, et l’impersonnalité semblait de plus en plus présente. Une lumière s’est allumée à l’étage, je désirai quand même vérifier s’il n’y avait point d’accès à la cave, au cas où je doive intervenir sur la chaudière si ces gens en ont une, mais le commutateur que je trouvai ne parvint guère à allumer quelconque ampoule, je ne sais que penser. Je gagne donc l’étage et m’introduis dans la salle de bain comme on me l’a demandé.
Cette pièce n’est pas en meilleur état que les autres, il traine ici de vieux objets qui n’ont pas été employés depuis des lustres au vue de la quantité de poussière sur ces derniers, le miroir placé juste au-dessus du lavabo a d’ailleurs à moitié perdu son teint et ne reflète que partiellement votre image. On eut dit que personne ne se servait de la plomberie de cet endroit, commençant à m’interroger sur la nature de ma venue, je désirai vérifier que l’eau ne parvienne plus jusqu’au robinet. Je les ouvris donc et le constatai de visu, alors je me dis qu’il fallait que je vérifie les branchements de la cave, mais lorsque j’enclenche la poignée pour sortir, je n’arrive pas à l’ouvrir : on m’a enfermé à clef. Cognant à la porte, j’hurle :
-Eh, c’est pas bientôt fini ce petit jeu ? J’ai besoin de vérifier votre installation, ouvrez cette porte !
-Vérification inutile, contentez-vous d’opérer au sein de cette pièce. Réparez le lavabo !
Me répond la bonne femme d’un ton guère enchanteur et d’une voix étouffée. Résigné, j’ouvre ma caisse à outils sans savoir pourquoi, et me couche sous le meuble abritant le lavabo afin d’accéder aux tuyaux. Je compris en un instant d’où provenait le problème, récupérai donc à tâtons la pièce nécessaire, lorsque mon esprit s’interrogea à nouveau : comment était-elle parvenue plus près de moi ? Sans me poser d’avantage de question, les pensées embrumées par la fatigue, je demandai qu’on me passe une clé à molette en douze, oubliant totalement que je n’avais pas d’apprenti sous la main, et je ne fus guère plus inquiet qu’on me la passe, lorsque, une fois la réparation effectuée, je fus terrorisé en constatant qu’on m’avait passé la clé que je demandais. Je regarde à mes pieds et vois de vieilles chaussures se tenant près de moi, surmontées d’un pantalon réalisé dans un tissu qu’on ne voit plus de nos jours : il y a quelqu’un juste à côté de moi ! Me cognant la tête contre le meuble, j’émerge du dessous du lavabo et constate consterné qu’il n’y a personne ici ! Croyant à une mauvaise blague, je tire vivement le vieux rideau de douche pour être sûr de ma seule présence en cette pièce : je ne constate qu’une mère rat et ses petits nichant dans la baignoire. Je m’apprêtais à remballer mes affaires lorsque la lumière s’éteignit brusquement et se ralluma quelques secondes après, laissant apparaître un message ensanglanté dans le miroir : « Pars vite avant qu’elle ne vienne ! Vite, je ne la retiendrai pas longtemps !!! ».
Terrorisé, les yeux grands écarquillés, le visage mutilé d’un défunt hurlant m’apparut dans le miroir, j’entendis une engueulade provenant de ce qui devait être une chambre à coucher, sans en demander plus je sortis dans le couloir, entendant les épouvantables cris proférés par une personne succombant au meurtre à l’arme blanche par son agresseur. J’étais en haut de l’escalier lorsque s’ouvrit la porte du fond d’où je provenais, une espèce de démente jeune et sinistre, les cheveux longs, du sang sur ses mains et noirs vêtements, dirigea un doigt accusateur sur moi. Paralysé, je ne pouvais que contempler l’hideux spectacle de cette damnée qui releva son menton auparavant collé à sa poitrine et me laissa apercevoir ses yeux révulsés, son sourire machiavélique, et sa poitrine dénudée, endommagée, le cœur arraché. Elle se précipita sur moi un long poignard en moi, je pus enfin dévaler en courant les escaliers, mais arrivé au bas la porte d’entrée se referma devant moi. Je la pulvérisais en me fracassant dessus et me relevais aussitôt pour gagner mon véhicule d’intervention. Atteignant le poste de conduite, je me verrouillais à l’intérieur et démarrais le véhicule, apercevant malencontreusement dans mes phrases ma poursuivante qui lévitait à vingt centimètres au-dessus du sol, la tête à nouveau baissée. Puis, la relevant lorsque j’enclenchai la marche arrière, ses yeux animés d’une flamme rougeâtre, elle se précipita contre ma camionnette et brisa la vitre se trouvant de mon côté, tentant de me tuer à l’aide de son couteau. Manœuvrant de manière à la cogner contre un poteau hors-service, je m’en dégage et effectue un demi-tour rapido-presto pour regagner au plus vite la route. Un hurlement à vous glacer le sang est proféré en cette allée abandonnée.

Le lendemain matin, après avoir été réconforté tout le restant de la nuit par mon épouse, je me rendis sur place à l’aide de la police pour récupérer le matériel laissé sur place, mais ce-dernier ne s’y trouvait plus. Une enquête s’ouvrit étant donné que cette habitation n’avait jamais été déclarée inhabitée, ils découvrirent quelques cadavres qu’ils trouvèrent : je reconnus entre autres l’homme décédé qui m’a sauvé la mise et ma poursuivante qui désirait m’ajouter à son compte de macchabés. Mon témoignage aiguilla les enquêteurs qui pensent arriver à déterminer le fin mot de l’histoire, je rentre, l’esprit troublé cependant, ayant pris une journée de repos. Devant chez moi, je retrouvai ma caisse à outils et tout le matériel perdu cette nuit. J’ai aussitôt contacté un exorciste et lui ai confié ces objets que je suppose désormais maudits, sans oublier de prendre rendez-vous chez un psy pour évacuer cette terrible expérience sortant de l’ordinaire. Je n’aurais jamais cru un tel impondérable possible !




"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

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