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Bombe létale

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle

Aéroport de Miami, il est midi, tout ce beau monde est levé, ne pensant qu’affaires, vacances, amusement… Argent, business, mer, sexe et soleil, voilà à quoi se résume la vie dans ce paradis terrestre. Un paradis ? Une merde sans nom oui ! Une destination dite de rêve, où seul le pognon compte, où vous, en tant que personnel assurant la sécurité ou le bien-être de ces gens, ne comptez que pour du beurre. Sale mentalité qui règne dans cette station balnéaire, mais on s’y habitue, croyez-moi, et c’est sans regimber que je suis fier d’être responsable de mon groupe de sécurité à l’aéroport. Notre job, c’est de faire en sorte que les passagers des avions voyagent en toute sécurité, et pour ça, on est les magnats du contrôle ! Pas une arme blanche, pas une arme à feu, pas une bombe ne résiste à nos scanners, on ne parlera même pas du trafic de drogues qui est lui aussi détecté par nos machines ultrasophistiquées.
Concrètement, que nous apporte ce travail ? Du fric à dépenser, un peu plus de renommée grâce à nos beaux uniformes souvent admirés des nénettes lorsqu’on est galonné ( c’est fou comme une barrette ou tout autre insigne de grade sert aussi bien d’objet décoratif que tape-à-l’œil pour ces demoiselles ou dames amatrices de plans sexe ! ), sans compter qu’on est assermentés, ce qui n’est pas déplaisant. Non, vraiment, j’adore ce job simple comme bonjour. Mais en ce tout début d’après-midi, je remarque quelque chose d’étrange concernant la poitrine d’une femme, je demande à l’un de mes gars de la coincer et de la questionner, suivant le tout par la caméra de sécurité dont je prends le contrôle par le biais de mon moniteur. La dame semble avoir la trentaine, les cheveux noirs charbon, maquillée à outrance : on dirait une péripatéticienne.

-Madame, excusez-moi, il semblerait qu’il y ait un problème. L’interpelle notre cadet.
-Allons, jeune agent, c’est mes seins qui t’excitent à ce point ? Le problème est que tu n’en n’as jamais vu d’aussi gros ? Lui répond la femme du haut de ses talons, sa bouche pulpeuse ajoutant au ridicule de la situation.
-Effectivement, il y a bien un rapport avec votre poitrine, pourriez-vous repasser au scanner s’il vous plaît ? Il ne se laisse pas démonter mon gaillard, je l’aime bien ce p’tit gars, il est professionnel dans l’âme ! Il ira loin dans la vie, c’est moi qui vous l’dit !
-Que c’est rébarbatif, d’abord il faut attendre des heures avant de passer par ce portique, et maintenant vous m’ordonnez d’y retourner ? Hors de question que je fasse la queue, je dois reposer mes belles jambes… Se défend la femme fatale, mais sans ménagement mon agent la force à suivre ses instructions. Elle repasse dedans, j’ouvre une fenêtre me permettant de vérifier le contrôle des passagers, et là je visualise avec horreur que l’appareil détecte un engin explosif. Me demandant s’il y a erreur ou si cela provient de sa poitrine refaite, je demande à ce qu’elle soit auscultée par sécurité, notre bleu s’en charge.
-Madame, excusez-moi encore, mais il faut cette fois-ci passer à la palpation. On aurait détecté un engin explosif sur vous, placé dans vos seins, il nous faut vérifier si…
-Mon mignon, mes deux jumeaux, ils sont sacrés tu sais. Tu veux les ausculter ? Approche, viens, plus près… Elle lui plaque la tête entre ses deux seins, lui applique de force les mains sur la poitrine, j’ai à peine le temps d’hurler dans le micro d’évacuer sans conteste qu’une remarquable explosion, soufflant toutes les vitres de mon habitacle, me laissant à peine le temps de me mettre à terre. Toussant, suffoquant, des débris et de la poussière sur moi, les tympans vrillés, percevant à peine la stridente alarme incendie qui s’est déclenchée ainsi que les cris des mourants et blessés qui se mêlent à la pagaille provoquée par la détonation. Pour me relever, je prends appuie sur la cloison de mon bureau, légère protection déformée par la déflagration, mais à laquelle je dois la vie sauve. Terrible constat qui s’offre à moi, mon équipe a été réduite en bouillie avec les passagers les plus proches, certaines personnes courent de partout, affolées, d’autres gisent au sol, mortes ou inconscientes, d’autres victimes sont coupées en deux, pour quelques rares d’entre-elles agonisant, l’abdomen à l’air. Un piteux spectacle qui nous rappelle qu’on n’est jamais en sécurité, où qu’on soit, et que le terrorisme sévit là où il peut faire mal : à savoir les lieux de perdition de l’humanité. Lorsqu’on ne pense pas à son prochain, on cultive la haine, la jalousie, l’envie, le désir, il n’en faut pas plus pour créer des monstres. Induits par notre comportement, nous sommes responsables de ces attentats qui surviennent bien généralement de monsieur ou madame tout le monde, endoctriné par des discours guerriers, pensant que de cette manière ils vont obtenir liberté, égalité, sans même s’apercevoir que ces personnes qui les enrôlent seront eux-mêmes les premiers tyrans dès la chute du régime…
Et c’est en restant sur cette réflexion personnelle, faisant-fi de l’interdiction de fumer qui sévit en ce lieu public, que je me grille un cigare en attendant l’arrivée des secours. Et pour finir, mes yeux se portent sur un papier vantant les mérites de nos équipements, notre sécurité, notre splendide ville touristique : j’en ris nerveusement, constatant une fois de plus que le mensonge est la seule valeur valable en ce bas monde.



"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

 

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