Les Espions en culottes courtes
Deux hommes dans un bureau de l’armée sentant le tabac à plein nez, l’un d’entre eux est un officier, l’autre est un subalterne. La tension se lit sur leurs visages crispés, éclairés par la lampe posée sur la table devant laquelle siège le subordonné menotté. On lui octroie une cigarette, il regarde en biais pour ne pas croiser le regard de son supérieur qui le tance, se demandant ce qui a bien pu passer par la tête de son homme. L’ambiance est opprimante, l’abcès nécessite d’être crevé.
-Mais bon sang Johnson, quelle folie avez-vous opéré ? Vous pouvez bien me le dire à présent, que je sache quel était votre motif avant que vous n’emportiez ce secret dans la tombe.
-Je vous le répète mon Capitaine, c’était des gosses, j’ai cru bien faire ! Ils étaient si mignons, on nous avait dit de nouer des liens amicaux avec la population locale, j’ai pensé que c’était une manière comme une autre de se rapprocher des autochtones, surtout qu’ils s’intéressaient à notre activité. Ils étaient demandeurs ces petits !
-Johnson, voulez-vous trois baffes dans la gueule pour vous rappeler que vous avez failli à votre tâche ? Je ne puis rien pour vous, le Conseil de Guerre vous a jugé pour traîtrise envers la patrie, vous êtes un homme mort, et pour une bêtise digne de votre connerie ! Ne vous avait-on pas assez sermonné pour que vous vous méfiiez ? Ne vous a-t-on pas enseigné de ne jamais révéler d’informations pouvant compromettre notre sécurité, ou de dispenser quelconque formation réservée au personnel militaire au moindre péquenot venu ? Où avez-vous rangé votre cervelle, Johnson ?
-Je ne sais mon Capitaine, et je suis confus d’avoir failli à ma tâche. Comme je me tue à vous le répéter, j’ai pensé bien agir, et je leur ai donc appris à se servir d’un fusil, l’épousseter, le démonter, le remonter… Je pensais que ce n’était que des broutilles que des gamins ne pourraient retenir en dépit de leur intelligence, et puis, je n’aurai jamais parié qu’ils puissent dérober des papiers classés confidentiels ni même des plans de la base.
-Vous n’êtes qu’un crétin doublé d’un idiot et d’un enfoiré de première, le savez-vous, Johnson ? Vous n’êtes qu’un âne bête à bouffer du foin, je déplore qu’on vous ait engagé : je n’aime guère renvoyer mes hommes dans des petites caisses en bois.
-Aujourd’hui, demain ou une autre fois, cela n’a pas plus d’importance à mes yeux mon Capitaine. Il faut bien mourir un jour, je regrette juste que cela vienne de ma sympathie envers des gosses qui me semblaient fort naïfs.
-C’est vous qui êtes le dindon de la farce, Johnson, et en parlant de farce, vous serez, demain, la cible privilégiée des hommes qui vous exécuteront. Ne vous inquiétez pas Johnson, je me suis engagé à ce qu’il n’y ait que de bons tireurs : vous ne devriez pas souffrir. En revanche, je compatis à la douleur de votre épouse : elle ne méritait pas ce que vous venez de lui faire.
-L’erreur est humaine Capitaine, d’ailleurs je ne saisis qu’à moitié pourquoi je doive payer de ma vie cette bévue ?
-Où sommes-nous, Johnson ?
-Retranchés, en sécurité, dans un endroit où nul ne pourrait nous déloger ?
-Tout à fait, à part pour le dernier point qui, suite à votre stupidité, a été dévoilé à nos ennemis. Nous sommes terrés comme des rats par votre faute, nous déplorons la perte de la base où nous étions autrefois stationnés, mais surtout, par votre maladresse des centaines d’hommes ont trouvé la mort. N’est-ce pas un argument suffisant ?
-Je ne sais Capitaine, mais ces marmots, qu’adviendront-ils ?
-On en a choppé certains, je vous passe les détails… Ils sont en interrogatoire, c’est tout ce que je puis vous révéler, à part évidemment qu’ils ne reverront jamais la lumière du jour.
-C’est affreux mon Capitaine !
-Tout aussi affreux que les exactions que leurs pères ont jugé bon de commettre, réduisant à néant toute personne libre, niant la liberté de culte, de principes, de mode de vie… Que voulez-vous, on est ici pour faire régner l’ordre, et vous avez semé le chaos dans tout ça par votre crédulité qui a dépassé un point de non-retour.
-Puisque ce sont mes dernières heures à vivre, mon Capitaine, pourriez-vous m’accorder une dernière faveur ?
-Soit, émettez-la à l’instant : vous demeurerez toujours l’un de mes subordonnés.
-Quand j’aurai été exécuté, faites savoir à ma femme, qui est enceinte, que j’étais stérile.
-C’était ça votre mobile ?
-En quelques sortes. Ces enfants étaient ce que je savais que je n’aurai jamais, j’étais déçu d’avoir été trompé par ma femme mais je ne voulais pas la blesser en lui révélant que j’étais au courant de sa supercherie, alors j’avais pris ces gosses sous mon aile pour me donner un peu de réconfort et prendre soin de ces enfants dont personne ne semblait s’occuper. Ils étaient tout pour moi, mais voilà que lorsqu’on place sa confiance en n’importe qui, par déception, on en ressort toujours accablé.
-Cet argument ne sera jamais assez puissant pour changer votre sort, mais, ma foi, je tiendrai parole. Vous savez que je ne mens jamais.
-Merci mon Capitaine. Veuillez pardonner le misérable que je suis, je dois vous faire honte.
-Je comprends votre geste, soyez-en certain, je ne sais comment moi-même j’aurai agi à votre place. Bien, demain je n’assisterai pas à votre dernier souffle, je dois m’en aller dès ce soir pour mener l’assaut contre les groupements terroristes qui se réunissent dans notre ancienne base. Passez une bonne dernière nuit, et adieu puisqu’on ne se reverra plus jamais.
-Adieu mon Capitaine, que le vent tourne en votre faveur : vous êtes un homme juste et méritant.
L’officier raccompagne le détenu dans sa cellule puis quitte le local pour embarquer dans un véhicule de commandement blindé. Il ne peut s’empêcher de jeter un dernier regard à la lueur de l’ampoule encore allumée derrière les barreaux de la fenêtre de son ancien sous-officier. Apercevant ce-dernier scrutant son quatre-quatre filer vers des lieux hostiles, il le salut de loin à la manière de l’armée et ce dernier en fait de même : c’est la tête haute, mais en reconnaissant sa culpabilité, que l’homme ayant fauté s’apprête à régler ses comptes.
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Ecrivain Romaric Aubertin. 23 likes · 1 talking about this. Jeune écrivain varois de 19 ans en Terminale ST2S. Je prépare mon entrée en IFSI. Je suis passionné par l'écriture et me lance en m...
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