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Pierce Nitegun - La Veuve Chardonnier 3

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle , Steampunk

Pierce Nitegun - La Veuve Chardonnier 3

Lui faisant comprendre qu’il nous faut encore discuter, elle débouche une bouteille et me remplit un verre qu’elle me tend. Je me désaltère un tout petit peu, l’alcool étant mauvais conseiller lorsqu’il s’agit de réfléchir.

-Je réitère ma question en la modifiant un tantinet : je vous demanderais de me communiquer l’identité de l’ami qui était avec votre mari le jour du meurtre.

S’asseyant sur le fauteuil le plus proche, elle prend sa tête entre ses mains en regardant tantôt le tapis, tantôt la bibliothèque où elle distingue du regard Exercer la Justice, par Patrick Ventade. Prête à passer aux aveux, elle me scrute durement en disant :
-Il était en compagnie de mademoiselle Cindy Pordati, une amie d’enfance avec qui j’ai passé mes meilleures années d’adolescence, pensez-vous vraiment qu’une telle personne puisse être le commanditaire de cet assassinat ?
-Elle put être motivée par l’envie, la jalousie, ou bien la haine qu’elle vous voue depuis de longues années, qu’en sais-je ? Décrivez-moi un peu plus cette personne.
Eplorée, elle entame un récit descriptif pour mieux éclairer ma lanterne. Elle ne peut cependant s’empêcher de regarder de temps à autre l’horloge comme pour mieux se remémorer une époque révolue.
-Elle était fille unique d’un banquier, j’étais d’une famille aristocratique. Malgré les séparations entre bourgeoisie et aristocratie, nous demeurions, jusqu’à il y a quelques minutes encore, les meilleures amies du monde.
Cela déplaisait, certes, au plus haut point à nos géniteurs, mais que pouvions-nous y faire ? Nous étions nées dans deux milieux différents, nos chemins n’auraient donc jamais dû se croiser, mais c’était arrivé et peut-être était-ce la plus grosse erreur de ma vie.
De plus, il me faut confesser que nous avions eu des « expériences sexuelles » ensemble…
Ses mains sont crispées sur sa robe, une larme qu’elle tente de dissimuler coule de ses yeux, je cerne mieux la situation de grandes amies d’enfance en partie amoureuse, ce dut être un véritable scandale pour les deux familles !
-Et votre mariage, était-il d’amour ou d’obligation ?
Ma phrase la blesse, à croire qu’il y a des sujets épineux pour ces gens-là. –Vous croyez vraiment que je me serai mariée sous la contrainte ? Vous êtes machiste ou quoi ? Bien sûr que j’aimais mon époux, j’avais pour lui des sentiments bien plus forts que ceux que j’avais eus envers Cindy, et cette dernière suite à cette déception amoureuse est restée vieille fille en dépit de sa beauté jalousée par toutes !

Je me masse le front pris d’un subit excès de fatigue, je me sens fiévreux, je couve quelque chose ou on m’a empoisonné ? Je saisis la bouteille qu’elle m’a servi et la scrute sous tous les angles, ce qui ne manque pas d’étonner la veuve Chardonnier.
-L’alcool est-il donc plus important pour les hommes que le cœur ouvert d’une femme ? M’interroge-t-elle contrariée par mon soudain intérêt envers le récipient de liqueur.
-Disons qu’il a le don de délier les langues.
-Cette bouteille me vient de Cindy, c’est un cadeau qu’elle nous a fait pour notre mariage, je ne sais pour quelle raison on ne l’a jamais ouverte, je me suis dit qu’il était peut-être temps aujourd’hui ? Soupire la riche héritière tout en contemplant un portrait de son défunt mari. Comprenant que le breuvage était empoisonne, je casse la bouteille afin de répandre le liquide sur le sol.
-Etes-vous fou, monsieur Nitegun ?!
Cet acte fut profitable car démontrant encore la nature de l’attache de la veuve envers son ex amante et grande amie. Rebondissant dessus, je m’apprête à lui exposer plus amplement le danger de sa liaison lorsque mademoiselle Pordati fait irruption avec le corps inanimé de Zoobab.

-Pierce Nitegun, vous êtes l’empêcheur de tourner en rond numéro un de toutes la ville ! Pas la peine de vous inquiéter pour ce piètre serviteur, il n’est qu’assommé, pas assez méfiant ce vieil homme : il ne m’a même pas entendu venir car il n’était que trop occupé à espionner votre conversation.
-Cindy, pourquoi ? S’écrit madame Chardonnier, catastrophée du constat qui s’offre à ses yeux.
-Tu es bien curieuse, dans ce cas, ouvre la boîte qui est sur le bureau ; je suis d’ailleurs déçue que tu ne l’aies remarquée.
S’exécutant, elle étouffe un cri de dégoût en portant sa main droite devant sa bouche, reculant d’un pas, avant d’être obligée de plonger la main dans le coffret en question sous la menace de Cindy. Elle en sort un cœur brisé en deux puant les produits de conservation.
-Admire l’œuvre de la déchéance, c’est par ta faute que mon cœur, siège des sentiments, est là fracturé entre tes mains. Oui, c’est toi qui a fait de moi le monstre que je suis, une humaine vivant avec un cœur artificielle, métallique, mécanique, conçu par l’un des plus grands horlogers du pays.
Par cet acte de chirurgie que j’ai posé, j’ai nié mon humanité, j’ai renié mon amour pour toi, et tu ne t’en es même pas rendu compte… J’osais un temps espérer qu’une fois ton mari décédé, tu reviennes vers moi et qu’on reprenne tout comme autrefois, mais non, au lieu de ça, tu t’es entichée de cette maudite enfant que tu as eu avec cet… cet homme ! Et pire, tu désirais même venger la mort de ton époux si tu le pouvais.
Chienne que tu es, oublies-tu grâce à qui tu as appris l’amour, ce noble sentiment qui ne t’avait jamais été enseigné dans ta famille de puritain ? Tu t’es montrée indigne de moi, j’ai mûrement réfléchi ce meurtre prémédité : je suis heureuse de t’annoncer que ton cœur rejoindra dans quelques secondes le même état que le miens.
De toute manière, il n’y a que moi qui aie le droit de vie et de mort sur toi. De ce fait, j’ai dû m’occuper d’un tueur à gages qui a failli t’éliminer, le bougre, il m’aurait fait rater ma vengeance ! Permets-moi également de t’affirmer que l’assassinat de ton mari, c’était moi et exclusivement moi, en revanche, pour ta gouverne, sache qu’au jour d’aujourd’hui je ne suis pas la seule à vouloir ta mort : tes entreprises intéressent bon nombre de tes proches, ça fait quoi de se sentir abandonner même pas les siens ? Ressens-tu la peine que tu m’as infligée lorsque j’ai compris que tu ne reviendrais plus jamais ?



"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

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