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L'Homme de Peine

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle , Réalisme

Image tirée de Google Images: http://lebloguedeletourneau.files.wordpress.com/2011/01/profession-pseudo.jpg

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Il me faisait peine à voir, et pour ainsi dire, je crois qu’il méritait bien son titre. L’Homme de Peine, voilà ce qu’il était, mais c’est tout le surnom de Karl que je vais le présenter. Karl était un homme d’origine caucasienne, venant des pays germaniques. On ne savait d’où il provenait exactement, mais son prénom fut francisé en Charles. Etait-il un enfant de putain, né durant l’entre deux-guerres ? Probablement, c’est ce qui aurait expliqué sa mauvaise condition et le fait que Karl, lorsque je l’ai vu pour la première fois au service de mes parents, ressemblait à s’y méprendre à un clochard. En effet, Karl sortait de la rue, mais ça, je ne le savais : on ne tenait au courant les petits de mon espèce que de ce qu’ils devaient connaître, donc pour moi, c’était monsieur Karl, nouvel homme à tout faire dans la maison.
Karl était un homme de labeur, un vrai travailleur ! Il s’afférait à tout, il était doué dans tous les travaux, et malgré sa scolarité chaotique due aux foyers pour orphelins qu’il a fréquentés, Karl n’était pas bête pour autant : il démontrait la portée de son intelligence en arrangeant notre quotidien à l’aide d’inventions des plus diverses. Mais Karl n’était pas seulement un inventeur, c’était aussi un homme d’arts, un homme de lettres : il égayait la maison à l’aide de facéties cultivantes et enrichissantes. A mon avis, c’est pour cela que Karl plût à père : c’était un homme bon et généreux qui se contentait d’être récompensé par pitance, gîte, reconnaissance et argent de poche. Karl était heureux de ce qu’il possédait, et même si c’était fort peu, il considérait que c’était toute sa vie.

J’appris en grandissant que notre bon Karl était exploité par notre famille car on avait breveté certaines de ses inventions pour les produire à grande échelle et qu’on le traitait tel un domestique alors qu’il méritait bien plus ample récompense, j’eus alors pensé que Karl n’était peut-être pas le si brillant cerveau qu’il se plaisait à montrer, mais je saisis qu’en fait il ne faisait pas ça pour devenir l’un des nôtres, mais plutôt pour nous faire prospérer. Qu’est-ce qui avait donc bien pu lui passer par la tête pour ne vouloir nous égaler, voire nous surpasser, car il en était capable ? Je pense qu’il s’en voulait d’être le fils d’une putain, mais était-ce la seule raison ? Tout me poussa à chercher qui pouvait donc être ce bâtard si gentil avec nous alors que mes parents le considéraient presque comme du bétail. Ce que je découvris dans le testament à la mort de mes géniteurs me troubla : Karl n’était autre que mon père biologique, je fus un enfant adopté, délaissé dès la naissance par ma mère qui ne pouvait subvenir à mes besoins. Le couple m’ayant recueilli était stérile, mais comme il lui fallait une lignée pour éviter le déshonneur, ils avaient décidé de procéder à une discrète opération sous cape, trafiquant des documents pour arriver à me faire passer pour leur fils biologique, et ce aux seules fins de pouvoir toucher l’héritage, autrement, tout aîné qu’il était, mon père eut été déshérité au profit de son frère…
Révolté, je me rendis compte que celui qu’ils avaient durant tout ce temps méprisé n’était autre que mon vrai géniteur qui était donc unit au corps de ma mère. Il n’était autre qu’un sous-officier Allemand qui soutenait le régime en vigueur à l’époque. Cet homme, maudit à cause du camp où il s’était rangé, fut recueilli par mon père adoptif, dès lors qu’il le trouva, pour devenir un homme de peine : il ne pouvait prétendre à plus à cause de la haine voué à ces hommes fanatiques qui étaient prêts à mourir pour leurs scandaleux idéaux !

Pourquoi cet acte de bienveillance à l’égard de l’inconnu qu’était mon vrai père pour eux ? Peut-être afin que la vérité soit moins douloureuse à endurer, tout du moins, par leur faute, il ne put jamais revivre en couple, mais peu lui importait : il me voyait grandir, c’était une belle récompense pour le racheté qu’il était. J’aurai voulu lui donner meilleure condition pour le remercier de m’avoir donné la vie, bien que j’estime qu’il a dû en enlever plus d’une, bien que qui suis-je pour juger mon seul véritable père ? Cependant, il était décédé de sa bonne mort, je n’ai même pas pu lui dire une seule fois papa.



"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

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