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Un amour irraisonné

par Romaric AUBERTIN

publié dans Romaric AUBERTIN , Nouvelle

Un bureau d’interrogatoire des services-secrets aux murs gris, à l’intérieur un jeune-homme discutant avec un agent d’état, un de ces hommes imprégné de la loi, au costume sombre réglementaire. La discussion semble houleuse, elle est suivie de près par un scientifique en blouse blanche ainsi que des éminents du secret d’Etat, camouflés par une vitre fort teintée. L’agent responsable de l’interrogatoire tape du poing sur la banale table métallique, giflant subitement le jeune-homme, lui laissant la marque de quatre doigts sur la joue gauche. Les supérieurs prennent des notes, la caméra enregistre tout, la violence ne semble guère prohibée durant cet interrogatoire.

-Je ne me répéterai pas mon petit, pour la dernière fois, vas-tu me dire ce qui t’as pris d’abattre de sang-froid une équipe de chercheurs ?! Bon Dieu, mais te rends-tu compte de qui ils étaient ? Les plus grosses têtes en robotique de ce pays, tout ça pour un jouet ! Un jouet défectueux qui ne sera même pas capable de te rendre heureux ! Réalises-tu dans quel pétrin tu t’es fourré pour cette CHOSE ? S’envenime le membre des services-secrets, l’interrogé pleure, pour quelle raison ? Difficile de le savoir. Est-ce des remords ? Peut-être.
-Je vous l’ai déjà dit, monsieur, par amour pour cette femme ! Je l’ai fait rien que pour elle, pour la sauver des griffes de ces enfoirés de chercheurs qui ne désiraient qu’une chose : la mettre hors-service car elle dépassait le cadre de leurs expériences, elle était trop intelligente pour eux ! Maintenant foutez-moi la paix, une condamnation à mort ne me fait pas peur : vous m’avez déjà tué. Rétorque le jeune captif en sanglotant. Passant une main sur le visage, se frottant les yeux d’incompréhension, cherchant de cette manière à se tempérer et réfléchir, l’agent opte pour la solution suivante.
-Ecoute mon p’tit freluquet, je capte bien que tu n’es qu’un roué chenapan qui pense duper une enquête ressortant du secret d’Etat, tu crois que je ne t’ai pas vu venir avec ton petit numéro de lamentations ? Tu n’aurais fait ça que pour elle ? Je suis sûr que tu as une bonne raison : tu n’as qu’à me l’avouer, et on se quitte bons amis ? Pas de prison, tu recouvriras ta liberté une fois tes employeurs arrêtés, c’est une bonne affaire non ?
-Cessez de me tourmenter, je désire la voir, une dernière vision de son beau visage avant de mourir, afin que j’emporte pour toujours avec moi cette mine qui m’a séduite dès le premier regard.
-Tu veux des photos ? Eh ben tiens, voilà les dernières !!! Tiens, admire-là déconnectée, vois le funeste sort qui lui est réservé ! T’en prend plein les mirettes hein ? On a juste eu à appuyer sur le bouton off, et hop, elle est hors-circuit ! Il ne reste plus qu’à arracher sa batterie sans ménagement, la démembrer, la réduire en pièces détachées et recycler le tout. Adieu Marina RAP-005 !


L’ancien employé consulte les éléments du dossier mis à sa disposition. C’est bien elle, Marina RAP-005, RAP étant l’abréviation de Romantic Android Programme, un projet de robots servant de jouet et compagne ou compagnon sexuel aux humains en manque. Glauque vous me direz, oui, mais si cela permettait d’enrayer une grande partie des crimes perpétrés dans les pays industrialisés, l’Etat n’était pas prêt à lâcher le projet.
-Monstres ! Elle avait pour vertu d’aimer les hommes, c’est exactement ce qu’elle faisait avec moi. Elle me prouvait son amour, et vous, vous ne souhaitiez que mettre fin à sa misérable existence !
-Marina RAP-005 est allée plus loin que ça, bon sang, il faut te le répéter en quelle langue ? Tu veux que je te rafraichisse la mémoire ? Si le complexe n’avait pas été fortement sécurisé, elle aurait sans aucun doute provoqué un terrible soulèvement des machines présentes dans ce fameux programme de recherches. Imagines-tu ce que serais devenu le monde face à des machines affranchies, capables de retourner le cerveau de leurs congénères ? Notre existence aurait été menacée ! Marine RAP-005, avec ses rêves de liberté, aurait fait chavirer notre monde en une gigantesque pétaudière dominée par la machine !
S’enflamme l’agent, sortant de ses gonds devant l’affront du jeune arrêté. Versant quelques gouttes sur les photos de sa petite amie de métal et de composés inventés par l’homme, le jeune homme la défend de la manière suivante.
-Son plus grand rêve était que machines et hommes coexistent dans une union fraternelle leur permettant de se reconnaître en tant qu’égaux, et non dans un système qui ne fait d’eux que des esclaves qu’on jette à la première défaillance constatée. Elle voulait qu’on soit tous frères, comme Dieu l’avait auparavant prôné aux hommes. Puisque les machines sont les fruits du cerveau humains, elle s’attendait à plus de considération à leur égard, mais nous ne sommes que de vulgaires égoïstes, pensant seulement à nos privilèges et dédaignant ce qui n’est pas dans la norme. La seule manière de s’échapper et vivre notre amour au grand jour, amour prohibé par l’équipe de développement, était d’employer la force. Tout a dérapé car les scientifiques n’ont pas voulu m’entendre, ils m’ont forcé à appuyer sur la gâchette, je ne voulais pas, je ne…
-ASSEZ ! Vous l’avez fait, vous êtes l’unique responsable de ce massacre ! Dix-neuf hommes et femmes sont tombés sous vos balles, dix-neuf ! Vous n’êtes qu’un meurtrier, doublé d’un sombre crétin qui s’est laissé duper par une machine. Je veux les noms des autres insurgés, vous n’aviez pas pu agir seuls.
Aboie le membre des services-secrets, le visage presque collé à son agresseur, un regard dur qui pénètre les pensées de son interlocuteur.
-Si, vous en voulez une preuve ? Toise le jeune homme.
-Accouche, que ça sorte de ta bouche.

Agressant l’agent, il le mord aux lèvres tout en s’emparant de son arme de fonction, l’exécutant d’une balle comme il l’avait déjà fait auparavant. L’alarme raisonne dans tout le bâtiment, il quitte la salle grâce au pass récupéré sur le cadavre et allonge deux gardes qui s’opposent à lui. Débarquant dans la salle où se tient la vitre teintée, personne n’ose opposer de résistance. Il s’adresse alors au scientifique.

-Pourquoi avoir ruiné notre vie de couple ? Expliquez-moi ce qui pousse l’homme à toujours vouloir tout dominer.
-Doucement mon jeune ami, ce n’est que la survie qui ne serait possible s’ils prenaient conscience que…
-Que quoi ? Qu’ils ont comme nous, un cerveau ? Pensez-vous que parce qu’ils ont un cerveau mécanique, ils n’ont aucune âme ?
-Eh bien, c’est difficile à exprimer, mais… Enfin bref, on ne peut…
-Toujours des difficultés, des impossibilités, en finalité, aucune solution. Vous me débectez ! Espérons le Diable plus clément avec vous que je ne l’aurais été.


Trois coup de feu : une balle dans le sexe, l'autre dans le cœur, la dernière entre les deux yeux. La sécurité des services-secrets arrivant à grand pas, le jeune insurgé se rue dans le couloir. Avisant la première fenêtre, il s’y précipite et s’y lance de tout son corps, chutant dans le vide depuis le cinquième étage de l’immeuble dans lequel il se trouve. Pendant sa descente, il revoit ses instants les plus heureux de sa vie, son dépucelage avec la belle androïde au corps de rêve, à la peau si douce, si vivante malgré le fait qu’elle soit considérée comme un objet inanimée. Elle était plus humaine que quiconque d’entre nous, c’est indéniable, mais l’homme se doit de ne point être supplanté : le maître doit camper sur ses positions, c’est mieux ainsi.




"Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l'article L. 111-2 du Code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992."

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